— Vous allez bien ? demanda-t-il, avec une banalité qui jurait avec la tension ambiante.
— Nous allons bien, oui, répondit Océane. Elle subit encore quelques effets secondaires liés à la libération du Sortilège de l’Oubli, mais elle va récupérer rapidement. Elle doit rester au calme aujourd’hui. Si demain elle va mieux, je l’emmènerai dehors.
Shirya suffoquait. Leurs voix, leurs décisions… tout l’étouffait. Elle ne voulait qu’une seule chose : s’enfuir. Encore une fois, ce n’étaient qu’interdictions et restrictions.
— Quand elle ira mieux, j’aimerais, avec votre permission, ô mon époux, conduire Shirya jusqu’à Elvulia. Je suis sûre qu’on peut encore trouver une fin heureuse à cette guerre absurde. Et Shirya… a quelqu’un à retrouver. Je crois qu’on lui doit bien ça.
— Qu’on lui doit bien ça ?! répéta Charles, la voix montant d’un cran. Alors que cette bataille est entièrement sa faute ?! enchaîna-t-il en la pointant du doigt. Est-ce que tout le monde a perdu la raison dans ce château ? Le bon sens aurait-il plié le genou ?!
Il se retourna brusquement et vint se planter devant sa femme, lui agrippant les mains avec fermeté.
— Ta fille peut fuguer, voler mon pégase, se jeter dans la gueule du loup, disparaître pendant des jours, et provoquer une bataille aux portes mêmes de notre citadelle… Et nous, devrions lui en être reconnaissants ?! Est-ce que j’ai bien compris ?
Les deux femmes se regardèrent.
L’une, brûlante de rage retrouvée. L’autre, figée dans une résilience douloureuse. Océane savait que Charles ne ferait jamais la paix : les blessures étaient trop profondes, le pardon impossible.
Elle ne voulait certainement pas que sa fille devienne un spectre errant dans le château, le coeur anéanti de chagrin. Mais elle ne pouvait pas forcer le roi.
— Et d’abord… qu’y a-t-il là-bas de si important, pour que ton discernement s’évapore ainsi ? Je peux le savoir ?
— Shirya a fait une rencontre… Elle est tombée amoureuse.
Le roi éclata d’un rire sinistre. Il rit si fort qu’il en eut mal au ventre, puis, à bout de souffle, il s’essuya les yeux.
— Permettez… Je résume. Notre fille se fait capturer, tombe amoureuse d’un inconnu — probablement un sbire d’Elrohir — puis conduit l’ennemi à nos portes… Et vous voudriez que je la renvoie là-bas ? Pour une amourette de passage ? Qu’elle aura oubliée dans quelques semaines ?
Il s’interrompit, croisa les bras. Son pied battait le sol avec régularité, et chaque vibration remontait jusque dans le lit où Shirya tremblait.
— Écoutez-moi bien, toutes les deux, parce que je ne vais pas me répéter. Personne n’ira nulle part.
Il planta son regard dans celui de sa fille.
— Toi, Shirya, tu vas rester ici. Bien sagement. Et te reposer. Quant à vous, ma reine… Votre place est à la salle du trône. Avec moi.
Il l’attrapa brusquement par le bras, les yeux noirs.
— Ce château regorge de serviteurs. Ils peuvent bien veiller sur cette gamine. Elle a causé assez de problèmes comme ça.
— Charles… vous ne comprenez pas. Shirya ne trouvera jamais la paix tant qu’elle n’aura pas soulagé son coeur. Il nous faut…
Mais il ne l’écoutait déjà plus. Son autorité, contestée, ne supportait plus d’être remise en cause. Il leva la main. Et gifla la reine.
— Ça suffit. Je ne veux plus en entendre parler. Est-ce que je suis clair, maintenant ?!
Océane porta la main à sa joue, le visage dissimulé sous ses cheveux. Elle tremblait.
— Sortez d’ici maintenant ! gronda le roi en désignant la porte d’un geste violent.
Shirya bouillonnait. Son état pitoyable était la seule chose qui l’empêchait de le réduire en cendres. Mais la fatigue s’estompait… petit à petit. Elle serra les draps. Les poings. Les dents.
— Espèce de monstre… Si tu touches encore une fois à ma mère… je te jure que ce sera la dernière chose que tu feras.
Ses yeux s’illuminèrent d’un noir profond. Elle se laissait envahir par le pouvoir qu’Exsus avait réveillé en elle. Sa magie bouillonnait, pulsait dans ses veines.